interview par Gonzalo Montoro


Quand et pourquoi as-tu commencé à faire des recherches sur le sujet des attentats de Madrid ?
J’avais envie depuis longtemps de produire quelque chose qui mette en évidence la propagande des médias dominants. Je m’étais rendu compte pour la première fois d’un cas de manipulation de l’opinion publique au début des années 2000, quand les médias se sont mis à beaucoup parler des FARC, une guérilla marxiste qui sévissaient en Colombie et qui avait enlevé Ingrid Betancourt. Les médias occultaient complètement le contexte colombien. Et c’est dans un média qu’on peut qualifier à certains égards « d’alternatif », le Monde Diplomatique, que j’ai appris que 70 % des assassinats étaient l’œuvre de milices patronales auxquelles s’opposaient les FARC. Plus tard, en 2007, étant donné que je parlais espagnol, je suis tombé sur les articles qu’El Mundo consacrait au procès du 11-M. La manipulation de l’opinion dans cette affaire était flagrante, mais malheureusement elle fonctionnait, pour des raisons sur lesquelles je reviendrais. Ce cas me paraissait d’autant plus grave que le terrorisme de masse affecte de manière très puissante la mentalité, la psychologie, et finalement les opinions politiques des gens. Pas seulement dans le pays touché mais aussi chez ses voisins.

Tu as tourné, écrit et dirigé le documentaire en tant que « franc-tireur », c’est à dire, sans soutien privé ni des institutions publique. Ça a été comment le procès de tournage ?
En fait mon documentaire est un film « de montage », c’est à dire que sa matière première principale sont des images vidéos préexistantes, d’archives : journaux télévisés, enregistrements vidéo du procès, plus quelques interviews parues dans les médias. J’y ai ajouté des séquences que j’ai tourné moi-même, seul ou à l’aide d’amis, pour donner un fil conducteur au documentaire, traiter certaines questions et faire une interview. J’ai aussi dessiné un schéma de l’enquête pour aider le spectateur à s’y retrouver parmi toutes ces sources et ces informations. Du coup en terme de prises de vue les besoins n’étaient pas énormes et j’ai trouvé plus simple de ne pas solliciter d’aide publique ou privée. Par contre comme je travaillais quasiment seul, j’ai mis plusieurs années à mener ce projet à terme. On pourrait aussi dire que c’est un travail en free-lance, pour utiliser un terme moderne anglais. Mais j’aime bien « franc-tireur » qui évoque dans notre imaginaire collectif le mouvement de Résistance communiste pendant la 2eme guerre mondiale des Francs-tireurs et Partisans (FTP).

Ton documentaire montre des nombreux «rafistolages » dans le procès judiciaire des attentats. Comment ça se fait que l’opinion publique n’a pas fait gaffe à ces erreurs pendant le procès ?
En dehors d’Espagne, les gens n’ont tout simplement pas été informés du déroulement du procès, c’était loin. En Espagne, il s’est passé quelque chose que j’ai mis un certain temps à comprendre, parce que c’est lié à la configuration politique particulière de votre pays. Au moment du procès, les journalistes les plus en pointe de la critique de l’enquête judiciaire étaient des gens comme Luis del Pino de Libertad Digital, dont le travail de critique de l’enquête était irréprochable, mais qui ensuite défendait l’idée que les véritables auteurs de l’attentat étaient les socialistes de Zapatero (pour gagner les élections 3 jours après l’attentat), ou qu’ils avaient aidé ETA à le faire. Cette conclusion (qui a un parfum de propagande de l’époque de la guerre civile) les a évidement discrédité aux yeux d’une grande partie des espagnols, qui par conséquent n’ont pas pris la peine de regarder la partie pertinente de leur travail, à savoir leurs objections à l’enquête judiciaire. On peut donc regretter que ce soit cette droite dure espagnole qui ait été le fer de lance de la remise en cause de l’enquête, d’autant plus qu’avant le procès de 2007 ce n’était pas le cas. Je pense notamment à Fernando Mugica d’El Mundo, qui ne partage pas les conclusions de Luis del Pino mais qui lui a peu à peu cédé la place comme figure de prou sur ce front.

Jamal Zougam est le seul survivant du commando supposé d’avoir commis les attentats. Zougam a-t-il été le bouc émissaire des attentats ?
Oui clairement, c’est un bouc émissaire, dans le sens où toute personne rationnelle l’aurait innocenté, car pendant le procès on a bien vu qu’il n’y avait absolument rien contre lui. Ses empreintes, dont les médias avaient tant parlées, avaient été inventées. Les 2 témoins qui affirment l’avoir vu dans les trains sont beaucoup trop tardifs : ils ont témoigné 3 semaines et 1 an (!) après les fait, et n’ont donc aucune fiabilité. La bombe retrouvée intacte (pour laquelle Zougam aurait bêtement utilisé une carte SIM issue de son magasin) est apparue comme par enchantement dans un commissariat, et le chef des démineurs (TEDAX) a assuré qu’elle ne pouvait pas être passée auparavant par les trains parce qu’ils les avaient fouillés 4 fois, et j’en passe… La décision du juge de le condamner s’explique par la nécessité de fermer ce dossier, pour empêcher qu’émergent des questions trop dérangeantes. J’ai choisi le titre du documentaire, « Un  nouveau Dreyfus ? », pour insister sur le sort de ce pauvre Jamal Zougam, qui est emprisonné dans des conditions très dures depuis 11 ans. Il fait référence à l’affaire Dreyfus, du nom d’un militaire français juif à qui on avait fait « porter le chapeau » dans un cas d’espionnage au profit de l’Allemagne à la fin du XIXème siècle. La comparaison me semble juste dans le sens où Dreyfus comme Zougam ont été choisis à cause de leur appartenance ethnique et religieuse, qui correspondaient aux clichés racistes de leur époque. Le cliché du XIXème siècle était que les juifs étaient des traîtres en puissance, et aujourd’hui que les musulmans sont des terroristes en puissance.

Est-ce que tu as trouvé des difficultés, c’est-à-dire des obstacles posés par des institutions judiciaires, politiques, publiques, etc., pendant le tournage du documentaire et pendant tes recherches ?
Non, aucune. On attribue à Gandhi la citation « D’abord ils vous ignorent, puis se moquent de vous. Puis ils vous combattent, et ensuite vous gagnez. » Le chemin est peut-être encore long.

Est-ce que tu as des autres projets de documentaires en perspective ?
Pas encore, seulement quelques idées vagues. Par exemple, en restant dans la même veine de la manipulation de l’opinion, je crois qu’il serait intéressant de travailler à mettre en lumière une stratégie vieille comme le monde et qui est beaucoup utilisée à l’heure actuelle dans les médias, à savoir le principe de « diviser pour mieux régner ». D’une certaine manière c’est ce qui s’est passé avec le 11-M : les journalistes qui mettaient en évidence les contradictions de l’enquête ont été totalement rejeté par une grande partie de l’opinion, qui les identifiait comme d’un camp politique opposé, sans s’apercevoir de l’intérêt de la partie « analyse critique de l’enquête » de leur discours.

 

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